Premières larmes.

François Coppée (1842-1908)

Recueil : Sonnets intimes et poèmes inédits (1911).

Pâle sous la céruse et les cheveux trop noirs,
L'illustre premier rôle encor jeune aux chandelles,
L'homme à femmes, malgré son âge adoré d'elles,
Obtient, comme au beau temps, des effets de mouchoirs.

Et, depuis des milliers et des milliers de soirs,
Froid comme un glaive et sûr de tant de cœurs fidèles,
Il prodigue, Antony de centaines d'Adèles,
Ses sanglots simulés et ses faux désespoirs.

Pourtant la sciatique est à la fin venue.
Horreur ! Elle le cloue aux pieds de l'ingénue
Qui, pour qu'il se relève, aide le vieux barbon.

Alors l'acteur, gâté par quarante ans d'éloge,
Court se cacher et fondre en larmes dans sa loge.
— C'est la première fois qu'il pleure pour de bon.

François Coppée.